CHAPITRE XXI

 

Une grande confusion… Tel est le souvenir que je garde de tout ce qui se passa après la mort d’Ellie. Une procession de reporters, de photographes, de lettres, de télégrammes avec toutes les questions… Greta me suppléa pour faire face à la situation.

Je me rappelle cependant que ce qui me frappa le plus, ce fut ce que j’appris au sujet de la famille d’Ellie : tout le monde se trouvait en Angleterre le jour où ma femme fit sa chute mortelle. Cela ne me surprit pas outre mesure de la part de Cora Van Stuyvesant. Vivant de façon excentrique, elle ne restait jamais en place. Le 17 septembre, elle visitait une douzaine de propriétés, situées à quelque 50 miles de chez nous.

Stanford Lloyd assistait à une conférence qui le retenait à Londres plusieurs jours.

Plus tard, je devais découvrir que Reuben Barker ne se trouvait pas loin, lui non plus.

Tous apprirent la mort d’Ellie par les journaux, alors que des télégrammes les attendaient aux États-Unis.

Une discussion sordide eut lieu pour décider du lieu où Ellie serait enterrée. J’avais pensé, en toute simplicité, qu’elle resterait là où elle avait trouvé la mort, mais les Américains s’y opposèrent violemment. Ellie devait retourner aux États-Unis pour rejoindre ses parents dans la tombe familiale. En y réfléchissant bien, j’admis que cette solution semblait la meilleure, après tout.

Andrew Lippincott qui était venu me voir pour régler la question, m’informa que sa pupille n’avait laissé aucune instruction à ce sujet.

— Pourquoi l’aurait-elle fait ? — avais-je rétorqué sèchement. — À vingt et un ans, on ne pense pas à choisir l’endroit où l’on voudrait être enterré ! Si nous avions abordé la question, je ne doute pas que nous aurions choisi d’être ensevelis ensemble, même si l’un de nous survivait à l’autre. Mais qui pense à régler ces formalités au beau milieu de la vie ?

— Je suis entièrement de votre avis. À présent, Michaël, je dois vous prévenir qu’il vous faudra vous rendre à New York, d’abord pour la cérémonie et aussi pour examiner certains papiers concernant les intérêts de Fenella.

— Qu’ai-je à voir dans ces histoires auxquelles je ne comprends rien ?

— D’après le testament, vous devenez le principal bénéficiaire.

— Parce que je suis le plus proche parent de ma femme ?

— Non. Votre épouse, qui était une parfaite femme d’affaires, avait rédigé un testament à sa majorité. Elle en a rédigé un autre, quelques jours après votre mariage. Le document a été confié à ses notaires de Londres et une copie est entre mes mains. — Il hésita avant de poursuivre. — Si vous venez aux États-Unis, ce que je vous conseille, vous agirez sagement en plaçant vos affaires entre les mains d’un notaire très scrupuleux.

— Pourquoi ?

— Parce que vous vous trouvez à la tête de vastes propriétés et titres pour lesquels vous aurez besoin des conseils d’un expert.

— Ne pourriez-vous pas vous charger de ce travail ?

— Si, mais du fait que je veille déjà sur les intérêts de plusieurs membres de la famille, certains conflits pourraient se déclencher. D’un autre côté, si vous me laissez décider à votre place, je ferai en sorte que vos intérêts soient sauvegardés en vous choisissant un fondé de pouvoir très honnête.

— Cela me convient parfaitement et vous en remercie.

— Si je puis me permettre un conseil : lisez toujours avec attention ce que l’on vous présentera à signer.

— Vous croyez que j’en comprendrai le sens ?

— Si vous craignez de commettre une erreur, portez-les à votre conseiller juridique avant.

— Essayez-vous de me mettre en garde contre quelqu’un, Mr. Lippincott ?

— C’est là une question à laquelle je ne puis répondre. Je vous avertis seulement que lorsque de grosses sommes d’argent entrent en jeu, il est nécessaire de n’accorder sa confiance à personne.

Ainsi, il me mettait bien en garde… mais contre qui ? Cora ? Stanford Lloyd ? Le banquier à la mine tellement ouverte et qui se rendait en secret à Londres « pour affaires », oncle Frank, la brebis galeuse de la famille ? Je me vis soudain sous les traits d’un pauvre innocent illettré, nageant dans un lac où pullulaient des crocodiles affamés.

Une idée me traversa l’esprit et je demandai à brûle-pourpoint :

— Qui va bénéficier de la mort d’Ellie ?

— Curieuse question. Vous, Michaël, je viens de vous le dire.

— Personne d’autre ?

— Quelques vieilles servantes toucheront une petite rente et une œuvre de charité aura droit à une part qui ne compte pas beaucoup. Miss Andersen va aussi recevoir une certaine somme mais en rien comparable au chèque qu’elle a déjà reçu de son amie. Comme vous le voyez, vous seul héritez de la majorité de la fortune de ma pupille.

— Votre conseil m’a cependant rendu méfiant.

— Je puis vous assurer que mes soupçons ne reposent sur rien de défini.

— Entre nous, je dois m’attendre à ce que quelqu’un tente de me faire signer une renonciation à mes droits d’héritier ?

— Je ne sais quand sera dressé l’état des affaires de Fenella. Il se peut que quelqu’un cherche à tirer parti de la situation durant cette période d’attente. Son plan sera simplifié s’il peut abuser de la confiance d’une personne aussi peu avisée que vous, pardonnez ma franchise. Je ne puis vous en dire plus.

Le service funèbre eut lieu dans la petite église de Market Chadwell et fut très simple. Si j’avais pu, je me serais abstenu d’y assister. Une foule de curieux se pressait sous le porche et Greta dut me frayer un passage parmi eux et m’emmener rapidement ensuite, pour m’éviter la corvée de serrer la main de tous ces braves gens.

C’est au milieu de cette période pénible que je m’aperçus à quel point Greta Andersen était une fille remarquable. Elle m’évitait tous les désagréments, toutes les corvées et me réconfortait par sa présence silencieuse. À présent, je comprenais comment Ellie en était venue à dépendre entièrement d’elle.

À l’église, j’avais remarqué un homme sur le visage duquel je ne pouvais mettre un nom et qui, pourtant, me semblait assez familier. De retour à la maison, Carson, mon valet, m’annonça qu’un gentleman m’attendait au salon.

Je lui ordonnai de renvoyer l’opportun, lorsqu’il me répondit que le visiteur affirmait être un membre de la famille. Le visage de l’inconnu aperçu à l’église me revint à l’esprit.

Je lus la carte : William E. Pardoe.

— Greta, connaissez-vous quelqu’un du nom de Pardoe ?

— Bien sûr ! C’est l’oncle Reuben ou plutôt le cousin d’Ellie.

Je compris alors pourquoi son visage m’avait paru familier… Ellie gardait dans son boudoir des photos de famille et à les regarder souvent, j’en étais venu me figurer que je connaissais les personnages.

Je me rendis aussitôt dans le salon où un homme aux épaules carrées, aux traits épais, s’avança vers moi, la main tendue.

— Mr. Rogers ? Votre femme vous a sans doute parlé de moi. Je suis son cousin Reuben.

— En effet.

— J’ai été bouleversé par la nouvelle…

— Je préfère ne pas aborder ce sujet pénible. Il est encore trop tôt.

— Je vous comprends.

Sous son air distrait, il cachait un regard inquisiteur qui me mettait mal à l’aise, malgré sa bonhomie apparente.

Greta entra et avant que j’eusse pu procéder aux présentations, Pardoe lança :

— Hello, Greta, comment allez-vous ?

— Pas mal. Quand êtes-vous arrivé en Angleterre ?

— Il y a deux ou trois semaines. Je voyage…

— Je vous ai déjà vu, lui dis-je. Avant-hier !

— Vraiment ? Je ne me souviens pas.

— Vous assistiez à une vente aux enchères à Bartington Manor.

— Ah… c’est vrai, j’y pense à présent, vous étiez accompagné d’un homme d’un certain âge, portant une petite moustache.

— Il s’agissait du major Phillpot, un de nos voisins.

— Vous paraissiez tous deux d’excellente humeur.

— Oui… je n’ai jamais été de meilleure humeur que ce matin-là. — Pensivement, je répétai : jamais été de meilleure humeur…

— Naturellement, à ce moment-là, vous ne saviez pas encore… C’était le matin de l’accident, si je me rappelle bien.

— Ellie devait nous rejoindre au « George » à l’heure du déjeuner.

— Tragique… vraiment tragique…

— Nous ignorions que vous vous trouviez depuis tout ce temps en Angleterre. Je le regardai avec insistance, attendant sa réponse.

— Je n’avais pas écrit, car je ne sais pas la durée de mon séjour en Angleterre. Après la vente, j’avais bien l’intention de passer vous voir, mais j’ai dû filer vers Londres.

— Vous êtes venu pour affaires ?

— Oui et non. Je me trouvais par ici pour répondre au désir de Cora qui souhaitait mon avis sur une propriété qu’elle a, de toute façon, l’intention d’acheter.

C’est ainsi que j’appris que Cora, elle aussi, avait séjourné dans notre pays quelques semaines, sans que nous en fussions informés.

— En fait – reprit l’Américain – elle se trouvait non loin d’ici le jour de l’accident.

— Où donc ? À l’hôtel de Market Chadwell ?

— Non, chez une amie.

— J’ignorais qu’elle connaissait quelqu’un dans la région ?

— Une femme du nom de Hard… hard…

— Claudia Hardcastle ?

— C’est cela ! Cora et elle se sont connues aux États-Unis.

— Étiez-vous au courant, Greta ?

— Je ne pense pas. Voilà donc la raison pour laquelle Claudia n’est pas allée à Londres avec moi, ce jour-là.

— Elle n’y est pas allée ?

— Non. Elle a téléphoné après mon départ pour s’excuser, prétextant qu’une amie américaine venait d’arriver à l’improviste.

Notre visiteur se leva pour prendre congé.

— Je ne tiens pas à vous ennuyer plus longtemps, Mr. Rogers. Si vous avez besoin de moi, je suis descendu au Majestic à Market Chadwell pour quelques jours.

Je l’assurai que, pour le moment, personne ne pouvait rien pour moi et il se retira. Après son départ, Greta remarqua pensivement :

— Je me demande ce qu’il est venu chercher ici ? Combien je souhaiterais qu’ils retournent tous d’où ils viennent !

 

La nuit qui ne finit pas
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